Depuis plusieurs années, je nourris une véritable passion pour le complotisme. J’emploie le mot avec prudence, car il s’agit moins d’un goût pour les récits eux-mêmes que pour ce qu’ils révèlent de notre époque. J’y vois l’équivalent d’une nouvelle religion, née dans un monde où les anciens dogmes vacillent, mais où le besoin de certitude, lui, demeure. Le complotisme est une croyance moderne qui fonctionne avec les mêmes mécanismes que les religions anciennes : il donne sens à ce qui est très difficilement compréhensible, il désigne des responsables, il apaise l’angoisse par des certitudes.
Je m’y suis intéressé progressivement, à la fois pour des raisons personnelles et professionnelles. Au fil du temps, j’ai multiplié lectures, écoutes, échanges. Je recommande d’ailleurs le travail remarquable de Rudy Reichstadt et Tristan Mendès-France, au sein de l’association Conspiracy Watch. Leur newsletter, leurs fiches détaillées sur les figures qui diffusent des contenus problématiques, ainsi que leurs podcasts (Complorama, Les Déconspirateurs, Reveillez-vous) sont des repères précieux dans ce champ mouvant. Ils documentent, semaine après semaine, les nouvelles formes de croyances, les réseaux de diffusion et les personnalités influentes de cette nébuleuse. C’est grâce à eux que j’ai pu entrer dans le détail des mécanismes, et que j’ai compris à quel point ce phénomène était au croisement d’enjeux politiques, philosophiques, psychologiques, historiques et numériques.
Car le complotisme est tout cela à la fois. Politiquement, il interroge la capacité de gouverner lorsque, dans certains pays, 15 à 40 % de la population adhèrent à des récits complotistes. Philosophique, il l’est parce qu’il touche à la nature même des fictions collectives : comment naissent-elles, comment se propagent-elles, comment acquièrent-elles la force de paraître vraies ? Psychologique, il l’est parce qu’il faut comprendre pourquoi certaines personnes basculent dans ces croyances et d’autres pas, quels sont les facteurs de risque, et s’il est possible de ramener quelqu’un au réel après qu’il a sombré dans ce que les chercheurs appellent le « terrier du lapin blanc ». Historique, enfin, parce que le complotisme n’est pas nouveau : il a toujours existé, il a toujours véhiculé des représentations du monde, des désignations de coupables, des explications simplistes à des phénomènes complexe ; cependant il se développe à grande vitesse depuis quelques dizaines d’années, ce qui pose question sur les raisons de l’accélération de son influence et de sa propagation.
Avant d’entrer dans les développement, je souhaite rappeler au lecteur que je ne suis pas chercheur : ce qui suit n’est pas une analyse scientifique validée par des études empiriques, mais une synthèse de mes réflexions personnelles, nourries par mes lectures, écoutes, discussions et observations. Il s’agit donc de mes propres croyances sur ce phénomène, accumulées au fil du temps, qui ne doivent pas être lues comme des vérités, mais comme des hypothèses de travail pour tenter d’expliquer les ressorts de ce phénomène.
L’invention de l’écriture concentre les savoirs dans les mains de quelques-uns, seigneurs et clergé, et fonde des sociétés verticales, hiérarchiques, où le pouvoir est centralisé. Les premiers livres sont peu nombreux, dupliqués uniquement par copie manuelle, extrêmement longs à produire et réservés à une élite minuscule. Leur rareté les rend précieux, presque sacrés. Ils ne circulent qu’entre les mains de ceux qui gouvernent ou qui prient, et deviennent l’instrument même de leur autorité. Dans ce monde-là, celui qui détient un livre détient un trésor symbolique : il détient aussi, par ricochet, le pouvoir sur les autres.
C’est une société où le savoir ne circule pas, mais s’entasse, figé dans des monastères, dans des châteaux, dans quelques centres de pouvoir. La majorité du peuple vit sans accès à ces textes, condamnée à recevoir des fragments de savoir par la voix des prêtres, par les sermons, par la tradition orale. Le savoir écrit est alors si concentré qu’il se confond avec le pouvoir spirituel et temporel. C’est ce qui fonde la verticalité de ces sociétés : quelques-uns savent et ordonnent, la masse obéit et croit.
Des siècles plus tard, l’invention de l’imprimerie bouleverse cet équilibre. La lenteur du copiste est remplacée par la mécanique de la presse, et ce simple changement technique a des conséquences civilisationnelles. Les livres se multiplient, se diffusent, se vendent. Ils quittent les seuls couvents et palais pour entrer dans les bibliothèques des bourgeois. Une nouvelle classe sociale s’instruit, accumule du savoir, et par là-même acquiert un sentiment de légitimité. Car qui sait, estime pouvoir juger, décider, gouverner. De là naît, progressivement, une contestation de l’autorité absolue de la noblesse et du clergé. De là naît aussi l’idée que d’autres voix que celles des rois ou des prêtres peuvent prendre place dans la conduite des affaires publiques.
C’est le temps des parlements, des assemblées, des débats écrits qui forment lentement l’opinion publique. L’imprimerie ne crée pas immédiatement la démocratie, mais elle ouvre la voie à une gouvernance plus partagée, à un pouvoir qui ne repose plus uniquement sur la concentration du savoir entre quelques mains. Une nouvelle aristocratie apparaît : celle de la bourgeoisie lettrée.
Mais il faudra encore des siècles de luttes, de révolutions et de réformes pour élargir ce cercle, pour passer d’une aristocratie de lettrés à un suffrage universel. Ce que Michel Serres montre avec force, c’est que chaque étape de la gouvernance humaine s’est appuyée sur une nouvelle modalité de production et de diffusion du savoir. L’écriture engendre les empires centralisés ; l’imprimerie engendre les parlements
C’est la naissance des parlements, et avec eux la lente transition vers des sociétés représentatives. Mais il ne s’agit pas encore d’une démocratie véritable, au sens étymologique du terme. Comme le rappellent David Graeber et David Wengrow dans Au commencement était…, le pouvoir du peuple — demos — est une idée bien plus exigeante que ce que nous appelons aujourd’hui « démocratie représentative ». Ce que nos sociétés modernes ont hérité de l’imprimerie et de l’essor des bourgeoisies lettrées, ce n’est pas un pouvoir égalitaire partagé entre tous, mais une forme subtile d’aristocratie. Le terme peut surprendre, mais il est précis : aristoi, ce sont les « meilleurs », c’est-à-dire ceux qui se présentent comme les plus aptes, les plus instruits, les plus compétents.
En réalité, le suffrage censitaire, les premiers parlements et même une grande part des républiques modernes ne reposent pas sur l’idée que tout individu a un droit égal à gouverner, mais sur celle que certains sont plus légitimes que d’autres parce qu’ils possèdent le savoir, l’éducation, l’argent, et donc la capacité supposée de décider au nom du reste du peuple. L’imprimerie a élargi le cercle, mais elle n’a pas aboli la hiérarchie. Elle a déplacé le pouvoir d’une oligarchie nobiliaire et cléricale vers une aristocratie bourgeoise.
Graeber et Wengrow montrent combien cette confusion entre aristocratie et démocratie a façonné notre imaginaire politique : nous appelons « démocraties » des systèmes qui, dans leur structure profonde, continuent de sélectionner une élite pour gouverner au nom de tous. L’accès au savoir, médiatisé par l’imprimé, est devenu le critère de cette légitimité. Ce n’était pas encore l’égalité politique, mais une nouvelle manière de réserver le pouvoir à ceux qui avaient les moyens matériels et culturels de s’en emparer.
Aujourd’hui, nous vivons un nouveau basculement. L’internet marque la fin de la civilisation du livre imprimé et l’entrée dans la civilisation numérique. C’est un bouleversement aussi profond que celui de l’imprimerie : chacun, désormais, peut accéder à une masse infinie de textes, d’images, de vidéos, de données. Et ce simple accès crée une illusion redoutable : celle de se croire dépositaire de savoirs, parce qu’on a trouvé, lu ou vu quelque chose en ligne. Là où, hier, l’effort d’étude, la lenteur de la lecture, la confrontation critique des sources exigeaient une discipline, aujourd’hui un clic suffit à donner le sentiment de maîtriser un sujet. Cette illusion nourrit une défiance généralisée : puisque tout un chacun peut « vérifier » par lui-même, à quoi bon faire confiance aux institutions issues de l’ancien monde — États, parlements, académies scientifiques, grandes revues médicales ? Elles apparaissent comme des oligarchies d’un autre âge, prisonnières de leur lenteur, de leurs protocoles, de leurs débats internes.
C’est là que s’engouffrent les discours complotistes, reprenant inlassablement le même refrain : « Faites vos propres recherches ». L’injonction a quelque chose de flatteur : elle érige l’individu en chercheur autonome, en scientifique improvisé, en justicier du vrai. Mais elle est trompeuse. Car « faire ses recherches » sur Internet n’a rien à voir avec la démarche scientifique : c’est le plus souvent une errance guidée par les algorithmes, une confirmation de croyances préalables, une accumulation de témoignages isolés. Le simple fait de cliquer, de naviguer, d’accumuler des bribes de discours, donne l’illusion d’une compétence. L’internaute devient, dans son imaginaire, l’égal d’un chercheur, d’un médecin, d’un historien.
Cette transformation psychologique et sociale avait été anticipée par Michel Serres. Il l’avait comprise comme le corollaire du passage d’une civilisation à une autre : ce qui était légitime hier ne l’est plus aujourd’hui. La délégitimation des institutions n’est pas un accident, mais une conséquence structurelle. Les formes de gouvernance, qu’elles soient politiques ou civiles, avaient été construites pour un monde dominé par le livre imprimé. Or ce monde est terminé. Le numérique change tout : il redistribue la légitimité perçue, il multiplie les prétendants à l’autorité, il ouvre la voie à une exigence inédite — réinventer nos mécanismes de gouvernance de fond en comble.
À ce premier facteur structurel lié à légitimité perçu, s’ajoute un second, lié la transformation radicale de la production et de la diffusion de l’information. C’est un basculement massif, comparable à ce que fut l’imprimerie en son temps.
Le monde de la presse et des médias pré-web — journaux, télévisions, radios — fonctionnait avec des filtres, imparfaits certes, mais bien réels. Les rédacteurs en chef, les journalistes, les éditeurs avaient reçu une formation, s’efforçaient d’appliquer une méthode : recouper les témoignages, vérifier les sources, consulter des spécialistes. On pouvait critiquer leurs biais, leur dépendance aux pouvoirs économiques ou politiques, mais il subsistait malgré tout une exigence professionnelle, un socle méthodologique qui faisait que l’information publiée n’était pas entièrement livrée aux vents de l’arbitraire.
Avec l’irruption du numérique, ces garde-fous se sont effondrés. Désormais, n’importe qui peut produire du contenu : un billet de blog, une vidéo YouTube, un fil Twitter, une story Instagram, un TikTok. La barrière d’entrée a disparu, et avec elle la distinction entre l’amateur et le professionnel. Sur la toile, la parole d’un chercheur reconnu et celle d’un inconnu filmé depuis sa cuisine peuvent se retrouver côte à côte, présentées comme équivalentes. Ce qui fait la visibilité d’un contenu, ce n’est plus la qualité de la méthode ou la vérification des faits, mais sa capacité à capter l’attention.
Or l’attention est devenue la ressource la plus convoitée de notre temps. Les plateformes se battent pour l’accaparer, et les algorithmes ont été conçus pour cela : maximiser le temps passé, optimiser l’engagement, retenir l’utilisateur dans un flux ininterrompu de contenus. Et c’est là qu’intervient le troisième facteur, qui relève de la psychologie individuelle et du fonctionnement de nos cerveaux. Ces algorithmes sont des boîtes noires, mais leurs effets sont connus : ils privilégient tout ce qui stimule nos réflexes les plus profonds. Les neurosciences l’ont montré avec force : notre cerveau est programmé pour préférer la simplicité et la négativité.
La simplicité, parce que nous rejetons spontanément ce qui demande trop d’effort cognitif. Un article nuancé, long, plein de données contradictoires, rebute ; une vidéo de trente secondes qui affirme « voilà la vérité » attire. La négativité, parce que nous sommes câblés pour repérer les menaces plus vite que les opportunités. Dans la préhistoire, l’individu qui s’inquiétait d’un bruit dans les fourrés avait plus de chances de survivre que celui qui l’ignorait. Ce biais de négativité est resté en nous, et dans un monde saturé d’informations, il nous pousse à cliquer d’abord sur ce qui nous alerte, nous effraie ou nous scandalise.
Ainsi, dans cet océan de contenus, ce ne sont pas les explications patientes et nuancées qui dominent, mais celles qui sont les plus simplistes et les plus effrayantes. Les plateformes, sans intention politique propre, mais mus par leur logique économique, deviennent des amplificateurs de contenus biaisés. C’est la mécanique du « putaclic » portée à une puissance inédite : ce qui attire le plus l’attention, c’est ce qui exploite le plus efficacement nos vulnérabilités cognitives.
Le complotisme prospère sur ce terrain. Une pandémie éclate ? La science hésite, discute, cherche, accumule des données contradictoires, modifie ses hypothèses. Les institutions scientifiques rappellent que le savoir est toujours provisoire, toujours révisable. Mais ce discours-là ne capte pas l’attention. Le complotisme, lui, tranche : « C’est un laboratoire », « C’est un plan pour contrôler l’humanité », « Cela n’existe même pas, c’est une invention pour vous manipuler ». En une phrase, il offre une certitude là où la réalité demeure complexe et incertaine.
Et cette certitude n’est pas seulement intellectuelle, elle est psychologique. Elle joue un rôle anxiolytique. Ce qui pèse sur l’esprit n’est pas toujours la menace elle-même, mais l’incertitude : ne pas savoir d’où vient le danger, ne pas comprendre ce qui se passe, rester dans le brouillard. L’être humain supporte mal l’incertitude. Elle provoque ressassement, anxiété, souffrance. Face à l’inexplicable, notre cerveau cherche à combler le vide par une explication. Le complotisme fournit exactement cela : une réponse claire, parfois terrifiante, mais qui supprime l’incertitude. Albert Moukheiber, neuroscientifique, le rappelle souvent : une fois qu’une certitude est installée, le cerveau se met à tout filtrer en fonction d’elle. C’est le biais de confirmation : on accueille avec joie les informations qui confirment notre croyance, et l’on rejette tout ce qui la contredit. Plus encore, l’incertitude douloureuse disparaît, remplacée par une conviction ferme. C’est le même mécanisme que dans les religions : la peur de la mort est apaisée par la promesse du paradis.
Enfin, un quatrième facteur amplifie tous les autres : la personnalisation algorithmique. Contrairement aux médias de masse, qui diffusaient un socle commun d’informations, les réseaux sociaux enferment chacun dans une bulle. L’utilisateur ne voit plus que des contenus adaptés à ses préférences, donc à ses croyances. Celui qui pense que « Trump est un sauveur » ou que « Trump est un monstre » recevra chaque jour des contenus qui confortent cette vision. Le biais de confirmation est renforcé par une confirmation sociale : « Je ne suis pas seul, nous sommes nombreux à penser la même chose, donc cela doit être vrai. » C’est ce qui explique la rapidité avec laquelle certains basculent : en quelques semaines, une personne peut passer d’un doute vague à une certitude dogmatique, persuadée de détenir la vérité contre le reste du monde.
Ce phénomène de renforcement collectif est inédit par son ampleur. Il explique non seulement la solidité des croyances complotistes, mais aussi la polarisation extrême de nos sociétés. Chacun vit dans un univers informationnel parallèle, où l’autre n’est plus compréhensible. Le dialogue s’effondre, et avec lui la possibilité même d’un vivre-ensemble.
Ainsi, le complotisme n’est pas un accident marginal, mais le symptôme d’un basculement civilisationnel. Il conjugue les mutations du savoir, les transformations médiatiques, les ressorts psychologiques universels et la puissance des algorithmes. À mes yeux, ces quatre dynamiques forment les piliers de sa diffusion massive. Elles rendent aussi impossible toute tentative de retour en arrière, qui ne serait d’ailleurs pas nécessairement souhaitable, puisque nos sociétés, sont vivantes, et donc évolutives. Elles me conduisent en revanche à une conviction personnelle claire : des évolutions profondes de la gouvernance de nos sociétés humaines sont nécessaires et obligatoires, nous ne pouvons pas faire leur économie, elles vont advenir, qu’on le souhaite ou non, et donc il faut travailler collectivement à proposer et tester de nouveaux fonctionnement collectifs qui sont adaptés à cette nouvelle civilisation : la civilisation numérique.
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