Des obstacles à la mise en place d’une éducation à la psychologie dès l’école primaire

Si l’éducation à la psychologie me paraît aujourd’hui l’une des disciplines les plus essentielles à introduire dès l’école primaire, il serait naïf d’imaginer que cette réforme puisse advenir facilement. Les raisons en sont multiples, profondes, souvent enracinées dans la structure même de nos institutions et dans les forces sociales qui traversent nos sociétés.

Changer un système éducatif n’est jamais une affaire simple : il s’agit d’un édifice massif, où chaque discipline occupe une place historique, protégée par ses praticiens et ses défenseurs. Mais au-delà de cette inertie institutionnelle, d’autres résistances se dressent : celles des traditions religieuses, qui prospèrent sur nos difficultés à supporter l’incertitude ; celles du jeu politique, qui s’accommode trop bien de l’ignorance psychologique des citoyens ; celles enfin de nos propres biais cognitifs, qui nous portent à idéaliser le passé et à redouter toute nouveauté.

Ainsi, si l’éducation à la psychologie me paraît indispensable, elle n’en est pas moins l’une des réformes les plus difficiles à envisager. Il convient donc d’examiner, lucidement, les obstacles qui entravent sa mise en place, afin de comprendre pourquoi elle ne figure toujours pas au cœur de notre système éducatif, et pourquoi sans doute il faudra encore de longues décennies pour qu’elle s’y installe.

La résistance institutionnelle et le conservatisme éducatif

Réformer l’école est toujours une entreprise d’une extrême complexité. L’institution éducative, en France comme ailleurs, est l’une des plus vastes et des plus enracinées de nos sociétés. Elle mobilise des millions d’élèves, des centaines de milliers d’enseignants, des milliers d’établissements, et une tradition accumulée au fil des décennies. Introduire une nouvelle discipline dans un tel édifice ne relève pas de la simple volonté politique : c’est toucher à un équilibre déjà saturé, où chaque heure de cours est disputée, défendue, protégée.

Car on ne peut pas indéfiniment allonger les journées scolaires. Ajouter une matière, c’est nécessairement en réduire une autre. Et c’est là que surgit la résistance : chaque discipline existante a ses défenseurs, ses syndicats, ses inspecteurs, ses professeurs, qui voient d’un mauvais œil qu’on rogne sur leurs horaires. L’histoire, la géographie, les langues, les mathématiques, les sciences naturelles : toutes ont acquis un statut, une légitimité, une place à l’intérieur de l’école. Y toucher, c’est heurter un conservatisme puissant, nourri d’habitudes, de traditions et d’intérêts professionnels.

À cela s’ajoute un biais psychologique universel : la tendance à croire que « c’était mieux avant ». Beaucoup, face à une innovation éducative, réagissent par une forme de nostalgie protectrice : l’école qu’ils ont connue, ou qu’ils croient avoir connue, leur paraît suffisante, voire supérieure. Or cette impression est elle-même un biais, lié à la manière dont notre mémoire reconstruit le passé. Nous oublions les lacunes, les souffrances, les difficultés, et nous idéalisons une école qui n’a jamais existé telle que nous la fantasmons. Mais ce biais joue à plein contre toute réforme : il suscite des ligues de vertu, des collectifs d’opposants, prêts à défendre bec et ongles l’équilibre actuel, au nom d’un âge d’or imaginaire.

Ainsi, même si l’éducation à la psychologie apparaissait demain comme une évidence partagée, elle se heurterait à deux obstacles conjoints : l’inertie d’un système institutionnel tentaculaire, et la résistance d’un conservatisme social et mémoriel. Avant même de rencontrer les oppositions religieuses ou politiques, elle se briserait déjà sur cette muraille silencieuse.

L’opposition des religions et de la religiosité

Un autre obstacle, plus souterrain mais tout aussi puissant, tient au rôle des religions dans nos sociétés. Car si l’on comprend les mécanismes psychologiques qui rendent nos esprits vulnérables aux certitudes et aux fictions, on saisit aussitôt pourquoi les institutions religieuses pourraient voir d’un mauvais œil l’introduction d’une éducation à la psychologie dès le plus jeune âge.

Les religions prospèrent en effet sur deux réalités profondes : nos biais cognitifs et notre difficulté à supporter l’incertitude. La promesse religieuse, quelle que soit sa forme, répond toujours à une angoisse existentielle en lui offrant une certitude simple. J’ai peur de la mort ? « Ne crains rien, tu ressusciteras, tu vivras au paradis, tu seras réuni aux tiens. » Je m’interroge sur le sens de ma vie ? « Suis ce livre, obéis à ce dogme, et tu seras sauvé. » En un instant, le doute s’efface, remplacé par un récit clair, souvent rassurant, parfois terrifiant, mais toujours efficace pour calmer l’angoisse.

En ce sens, la religion peut être comprise comme une fiction structurante, née de la psyché humaine, destinée à apaiser l’incertitude en la recouvrant d’une certitude imaginaire. Les religions ne sont pas des réalités découvertes, mais des constructions. Et pourtant, ces constructions exercent une puissance immense parce qu’elles répondent à un besoin psychologique universel.

Or, que se passerait-il si, dès l’enfance, on enseignait à chacun le fonctionnement de son propre cerveau ? Si l’on expliquait que cette tendance à chercher des certitudes est d’abord un mécanisme de protection psychique, et non une révélation transcendante ? Si l’on montrait que croire à une fiction religieuse, à une idéologie totalisante, à un dogme politique, relève souvent moins d’une vérité révélée que d’une difficulté à supporter le doute ?

Une telle éducation réduirait sans doute l’emprise religieuse. Elle amènerait les croyants à se demander, face à leurs propres convictions : « Est-ce une vérité, ou simplement une certitude à laquelle je m’accroche pour calmer mon angoisse ? » Et cette interrogation, si elle devenait collective, fragiliserait la force des dogmes.

On comprend donc que les institutions religieuses s’y opposeraient, probablement, avec vigueur. Elles se dresseraient, vent debout, contre toute tentative de généraliser cette lucidité. Elles dénonceraient une entreprise de sape de l’éducation traditionnelle et des enseignements classiques. En réalité, elles défendraient moins une vérité qu’une fonction psychologique : celle de continuer à fournir des réponses toutes faites aux incertitudes humaines.

Ainsi, l’éducation à la psychologie, loin d’être neutre, toucherait à l’un des piliers invisibles de nos sociétés. Et l’on ne doit pas s’étonner qu’elle rencontre, de ce côté-là aussi, une résistance acharnée.

Les intérêts du jeu politique et la présence de psychopathes parmi les leaders

Un troisième obstacle, peut-être le plus insidieux, vient du champ politique lui-même. Car si l’on admet, comme je le crois, que les personnalités psychopathiques sont surreprésentées parmi les dirigeants, alors il devient clair que ces mêmes dirigeants n’ont aucun intérêt à promouvoir une éducation qui permettrait à la population de mieux les reconnaître et de s’en méfier.

Rappelons-le : un psychopathe, par définition, est indifférent à la souffrance des autres et n’éprouve ni remords ni culpabilité pour les dommages qu’il peut causer. Dans la vie ordinaire, cette absence d’empathie est destructrice. Mais dans la vie politique, elle se transforme en avantage redoutable. Car diriger, c’est prendre des décisions qui font nécessairement souffrir une partie de la population. Licencier, imposer une réforme, couper un budget, engager un conflit : tout cela suscite de la douleur. Pour un dirigeant sensible, ces choix s’accompagnent d’angoisses, de scrupules, de nuits blanches. Pour un psychopathe, au contraire, ils ne coûtent rien. Il peut trancher sans trembler, gouverner sans remords, et continuer sa trajectoire sans être freiné par le fardeau de la compassion.

Ajoutons à cela une autre caractéristique : l’indifférence à la vérité. Pour un dirigeant classique, mentir est une épreuve : cela génère malaise, peur d’être découvert, sentiment de faute. Pour un psychopathe, ce n’est rien. Le mensonge devient un outil comme un autre, une arme rhétorique parfaitement disponible. Et dans le jeu électoral, où ce qui compte est de séduire, d’impressionner, de susciter l’adhésion, cet atout devient décisif.

C’est pourquoi l’on retrouve si souvent, au sommet des États comme à la tête des grandes entreprises, des personnalités qui présentent ces traits. Elles réussissent là où d’autres échouent, précisément parce que leur absence de scrupules leur permet d’aller plus loin, plus vite, plus brutalement.

Dès lors, pourquoi ces dirigeants favoriseraient-ils l’introduction d’une éducation à la psychologie ? Pourquoi accepteraient-ils de former les citoyens à détecter leurs propres stratégies, à reconnaître leurs traits, à comprendre leurs manipulations ? Ce serait scier la branche sur laquelle ils sont assis. Ce serait dévoiler, à ceux qui les élisent ou qui travaillent pour eux, que leur puissance ne vient pas d’une surhumanité, mais d’une déficience : leur incapacité à ressentir ce que ressentent les autres.

De là vient une résistance plus structurelle encore : le système électoral lui-même. Car si l’éducation à la psychologie devenait centrale, elle pourrait conduire à remettre en question la pertinence d’un modèle où les plus charismatiques — souvent les plus manipulateurs — accèdent au pouvoir. Elle pourrait ébranler la légitimité de ce jeu électif qui, par nature, favorise les personnalités les moins sensibles à la vérité et à l’empathie.

On ne doit donc pas s’étonner que les leaders politiques, même lorsqu’ils ne sont pas eux-mêmes psychopathes, ne se pressent pas pour introduire une telle éducation. Elle menacerait leurs intérêts, leur image, et peut-être jusqu’au fondement du système qui les porte.

J’ai choisi ici de mettre en lumière trois obstacles saillants, qui me paraissent les plus décisifs : l’inertie institutionnelle et le conservatisme éducatif ; l’opposition des religions, soucieuses de préserver leur emprise ; et les intérêts du jeu politique, qui favorisent souvent des personnalités indifférentes à la vérité et à la souffrance d’autrui. Ces trois forces suffisent déjà à comprendre pourquoi l’introduction d’une éducation à la psychologie dès l’école primaire semble aujourd’hui hors de portée.

Mais il serait illusoire de croire que ces obstacles se limitent à ceux-là. En réalité, les difficultés sont innombrables. Songeons simplement à la question des enseignants : qui dispenserait ces cours ? Une telle réforme exigerait de former des milliers de professionnels, capables d’animer ces enseignements avec rigueur et pédagogie. D’autres obstacles se multiplieraient : financiers, administratifs, culturels. Les résistances iraient bien au-delà de ce que j’ai évoqué.

Si je me suis limité à ces trois dimensions, c’est parce qu’elles me semblent les plus structurantes, celles qui, par leur poids, conditionnent toutes les autres. Mais il est clair que la route serait longue, et semée d’embûches.

Reste qu’au-delà des difficultés, je demeure convaincu que cette évolution est inévitable. Un jour ou l’autre, nos sociétés comprendront que l’éducation ne peut rester tournée uniquement vers le monde extérieur, qu’elle doit aussi nous apprendre à nous comprendre nous-mêmes. Un jour, l’éducation à la psychologie apparaîtra comme une évidence, aussi naturelle que l’enseignement de la lecture ou des mathématiques.

Ce chemin sera long. Il demandera patience, persévérance, détermination. Mais il est nécessaire. Et parce qu’il est nécessaire, il finira par s’imposer. À nous, dès aujourd’hui, de commencer à en tracer les premiers pas.

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