Nous sommes le vivant qui a pris conscience de lui-même, et cette conscience ne nous laisse pas tranquilles. Elle nous pousse à chercher de l’ordre dans ce qui, autrement, semblerait chaotique. Nous relions les points épars de nos expériences, nous construisons des chaînes de causes et d’effets, nous dessinons des cartes mentales qui nous disent où nous sommes et pourquoi nous sommes là. Ce besoin de cohérence, nous l’appelons parfois vérité. Mais bien souvent, ce que nous nommons ainsi est déjà une mise en récit : un assemblage de faits sélectionnés, organisés, interprétés, jusqu’à produire une histoire qui nous semble évidente.
Les fictions font partie intégrante de ce processus. Certaines se présentent ouvertement comme telles : un roman, une légende, un mythe fondateur. Elles ne prétendent pas décrire exactement le réel, mais le transforment en images, en symboles, pour le rendre plus sensible ou plus signifiant. Elles peuvent relier une communauté, transmettre une mémoire, offrir un langage pour l’indicible.
D’autres fictions, en revanche, se présentent comme vérité. Elles revêtent les habits du fait, se parent de l’autorité des chiffres, des textes de loi, des discours officiels. Elles s’imposent à nous non pas comme des hypothèses, mais comme des évidences indiscutables. Les nations, par exemple, sont des fictions collectives : il n’existe pas de « France » ou de « Japon » dans la nature, il n’y a que des terres, des rivières, des villes, des populations. Ce qui fait qu’un territoire devient « nation », c’est l’adhésion partagée à un récit commun — récit gravé dans des constitutions, enseigné dans les écoles, célébré lors des fêtes nationales.
Les lois elles-mêmes sont des fictions opératoires. Rien, dans le tissu des choses, ne dit qu’un certain morceau de papier signé par une assemblée devrait avoir pouvoir sur nos vies. C’est notre croyance partagée dans le système juridique, et notre acceptation des sanctions qu’il prévoit, qui rend ce pouvoir réel. Il en va de même pour la monnaie : un billet n’a pas de valeur intrinsèque. Il n’est qu’un morceau de papier imprimé. Sa valeur est entièrement fondée sur la confiance collective dans l’institution qui le garantit.
Les religions, les systèmes économiques, les frontières, les hiérarchies sociales : autant de récits collectifs qui se donnent pour vérités indiscutables. Leurs effets sont tangibles — les lois s’appliquent, les frontières se défendent, l’argent s’échange, les rituels se pratiquent —, mais leur fondement est narratif. Sans l’accord des esprits et des corps qui y croient, ces structures s’effondreraient.
L’histoire humaine est pleine d’exemples où l’on a tué, opprimé, détruit au nom d’une fiction tenue pour vérité. On a brûlé des hommes et des femmes parce qu’ils ne rendaient pas hommage au dieu officiel du royaume. On a déporté des peuples entiers parce qu’ils n’étaient pas considérés comme « nationaux » dans le récit d’un État. On a exterminé parce que l’on croyait à l’existence de races pures et supérieures, comme si la biologie humaine obéissait aux fantasmes des idéologues. On a mené des guerres pour quelques lignes tracées sur une carte, comme si la carte était le territoire.
Ces violences, du bûcher médiéval aux camps du XXe siècle, de la conquête coloniale aux nettoyages ethniques contemporains, sont toutes le fruit d’une même mécanique : transformer un récit en vérité sacrée, intouchable, puis agir au nom de cette vérité. Le sang versé devient alors une conséquence logique du récit, un épisode nécessaire de son accomplissement. Et la fiction, devenue dogme, s’alimente elle-même de la destruction qu’elle provoque.
Il faut voir la puissance et l’ambivalence de ces constructions. Elles peuvent unir et protéger, comme elles peuvent diviser et asservir. Elles peuvent être le ferment d’une solidarité planétaire, ou le prétexte d’un massacre. Tout dépend de la manière dont elles se présentent et dont nous les traitons. Le problème n’est pas que nous créions des fictions : c’est que nous oubliions que ce sont des fictions, et que nous cessions de les interroger.
La vérité, dans ce paysage, n’est pas un récit qui viendrait remplacer tous les autres. Elle est une posture : celle qui accepte la contradiction, qui soumet ses affirmations à l’épreuve des faits, qui se tient ouverte à la révision. Elle ne promet pas la paix intérieure immédiate, car elle confronte à l’incertitude, mais elle offre une chance de ne pas se tromper d’ennemi, de ne pas se battre contre une ombre.
Les fictions utiles ont leur place. Elles nourrissent l’imaginaire, elles donnent des formes à nos valeurs, elles permettent de vivre ensemble autour d’un horizon commun. Mais elles doivent être reconnues pour ce qu’elles sont, et ne pas se substituer au travail patient de la vérité. La maturité d’une société se mesure à sa capacité à vivre avec les deux : la vérité comme boussole, les fictions comme langage. L’une sans l’autre mène au dessèchement ou à la manipulation ; ensemble, elles permettent à la fois de comprendre et de se projeter.
Notre responsabilité, individuelle et collective, est de savoir à quel moment nous sommes en train de manipuler une fiction et à quelle fin. Cette lucidité, exigeante et parfois inconfortable, est la seule qui nous permette de marcher dans le brouillard sans devenir les acteurs inconscients d’une pièce écrite par d’autres. Elle est une forme de courage, peut-être la plus rare : celle de regarder un récit en face et de dire, calmement, « ceci est une histoire que nous avons inventée ».
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