Je suis en vacances en Loire-Atlantique et je cours ce matin sur la plage, sous un doux soleil, avec pour seule rumeur le cri des goélands. Ce sont souvent, en courant, des moments de pensée libre. Et soudain je réalise que je n’ai jamais écrit sur la curiosité et l’honnêteté. Cela m’étonne, presque me sidère. Pourquoi ? Parce que le projet que j’écris textes après textes, dont vous lisez une partie – provisoirement intitulé Chemins d’un humain du XXIe siècle – prend racine dans mon premier ouvrage, Gouvernail 602, que je n’ai jamais publié, mais qui a occupé quatre années de mes réflexions.
Ce livre originel était une fiction philosophique : un personnage y bâtissait, peu à peu, avec ses propositions et ses réflexions, un collectif d’hommes et de femmes inventant une forme de gouvernance distribuée et une culture adogmatique et ahéroïque.. L’histoire se déroulait sur un siècle : aujourd’hui, les années 2050 et les années 2100. Les années 2050 comme une ère de troubles, marquée par des crises climatiques, sociales, politiques, où l’État tentait de reprendre le contrôle face à ces communautés décentralisées grandissantes. Puis l’horizon 2100, avec une résolution fragile : migrations massives, bouleversements anticipés par le GIEC, mais aussi un nouvel ordre humain, imparfait, traversé de questionnements, et pourtant porteur d’espoir.
Car l’intention n’était pas de céder au catastrophisme. Nous voyons chaque jour s’amplifier le dérèglement climatique, la fragilisation des structures sociales, la centralisation paradoxale de l’information par les algorithmes des réseaux sociaux, qui exploitent nos biais cognitifs pour capter notre attention. Tout cela nous entraîne vers des formes de simplisme et de toxicité collective. Mais je voulais, en écrivant, pratiquer une sorte de neuroplasticité volontaire : apprendre à penser autrement, à ouvrir des futurs possibles où, dans le tumulte, émergent aussi des réponses, des formes de remèdes. Hubert Reeves, que j’ai eu la chance d’entendre, avait cette formule magnifique : « Là où croît le péril, croît le remède ». Je crois profondément à cela.
Écrire m’aidait à poser mes pensées, à explorer sans sombrer dans la collapsologie, à imaginer qu’au milieu des tempêtes naîtront aussi des oasis inattendues. Et partager ce travail, c’était offrir à d’autres une narration positive du futur, une graine d’espérance, face à l’angoisse diffuse et paralysante que je vois chez tant de personnes.
Dans cette fiction, le groupe inventé portait d’abord un nom long : La Guilde des curieux honnêtes. Avec le temps, je l’ai réduit à La Guilde, mais je n’ai jamais oublié l’origine. Pourquoi « curieux » et « honnêtes » ? Parce qu’en discutant avec des amis, un jour, je me suis demandé : si je ne devais souhaiter à mes enfants que deux qualités, lesquelles choisirais-je ? Et ma réponse fut immédiate : la curiosité et l’honnêteté.
Car tout découle de ces deux racines. Sans curiosité, on demeure figé dans ses certitudes, son système de pensée, ses habitudes culturelles ou relationnelles. Avec elle, au contraire, on s’ouvre au monde, on apprend, on progresse, on rencontre l’autre. La curiosité est le moteur : moteur de la découverte, de la maturation, de l’aventure humaine.
Quant à l’honnêteté, elle consiste à accepter le réel tel qu’il est, à se le dire et à le dire aux autres sans le maquiller, sans se mentir à soi-même. C’est elle qui empêche nos filtres de distordre le monde au profit de nos croyances, de nos intérêts ou de l’image flatteuse que nous voudrions donner. C’est elle qui nous permet d’apprendre juste, et d’aider les autres à apprendre juste. Sans honnêteté, nous ne produisons que des illusions. Or les illusions, si séduisantes soient-elles, finissent par scléroser nos sociétés : elles immobilisent, elles trompent, elles favorisent les dogmes.
La curiosité et l’honnêteté : deux qualités intellectuelles qui engendrent toutes les autres. La curiosité rend l’expérience possible, l’honnêteté garantit que l’expérience se transforme en véritable apprentissage. Elles ouvrent aussi à une vertu précieuse : l’humilité intellectuelle. Être honnête, c’est reconnaître nos erreurs, comprendre que nous sommes des machines à tâtonner, à nous tromper et à nous corriger. Et c’est cela qui nourrit la plasticité cérébrale et la flexibilité psychologique. Albert Moukheiber le rappelle souvent : il faut cultiver le moins de certitudes possible, car nos certitudes nous enferment. La vérité nous échappe toujours un peu, mais l’honnêteté nous garde souples, disponibles au réel.
Ainsi, curiosité et honnêteté me semblent être les deux qualités cardinales. Elles tracent un chemin de découverte et d’apprentissage qui ne se vit pas seul, mais en partage, en aidant les autres à s’aventurer eux aussi vers le réel, le vivant, les autres et eux-mêmes.
Laisser un commentaire